vendredi 15 septembre 2017

L'âge du fossile

[Je publie tel quel ce billet inachevé de mars dernier. Lorsque je me lance dans la rédaction d'un billet de blog, je sais plus ou moins de quoi je vais parler, mais j'ignore la raison profonde de cette pulsion. Je la découvrirai au fil de l'écriture, assez tard, et je saurai où mettre mon point final, derrière quel mot. Vous savez, cette petite chose innommable et qui démange, je ne sais où, et qui soudain se détache grâce aux mots, se libère de vous et vous libère d'un rien, d'une poussière. Ici, rien de tel. Là où ce billet s'arrête, si le sens pour vous est complet (il s'agit bien sûr de mes sempiternelles plaintes quant au temps qui a fui), il ne l'est pas pour moi. La petite chose ne s'est pas détachée, qui se serait détachée toutefois si j'avais poursuivi ce texte, j'en suis sûr — encore qu'il y ait dans les archives secrètes de ce blog six ou sept brouillons, autant d'esquisses, d'esquives, d'accouchements différés dont j'ai fini par avorter, parfois par paresse. En relisant ce texte, j'ai estimé qu'il faisait sens, malgré qu'il ne donne pas sa lumière. Il est encore en quête, en train, en retard, en retour, en cascade, en casquette, à venir. Il me fait penser, bien que je ne sois pas d'humeur lugubre, à un ultime voyage. Un type enthousiaste part se balader, comme il en l'habitude, et puis il ne rentre pas. Il disparaît. On ne sait rien de lui, sinon qu'il est parti. Partir, cela arrive...]

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J'ai l'âge d'un fossile pour une jeunesse que guette déjà le cheveu blanc. J'ai l'âge d'un radoteur plus ou moins sympathique. Or, si je radote parfois, je ne suis pas sympathique, jamais. Je suis chaleureux à l'occasion, et même très chaleureux, avec ceux que je sens ou que j'aime. Malheureusement, en ces durs temps, je n'aime que par le biais du virtuel, et j'aime beaucoup. 

Les jeunes vivent leur jeunesse et c'est très bien. Ça ne dure effectivement qu'un temps. Vous êtes jeune et vous marchez dans la rue ; on vous hèle, vous vous retournez ; vous reprenez votre marche et votre jeunesse n'est plus. C'est aussi simple que ça. Désolé de cette brutalité.

J'ai 54 ans, j'aime la vie. Je suis un vieux schnock pour vous, un pré-pépère, qui bave et qui tremble. Que pourrais-je vous dire d'intéressant, à vous qui ne devinez rien, qui pensez que demain c'est aujourd'hui en plus fort, que tout dure et qu'il faut seulement intensifier les sensations ?

Faites gaffe, bon sang ! Rien ne dure, sinon la mort. Vous ne resterez pas jeune, vous le savez bien et cependant c'est avec l'argument de votre éphémère jeunesse que vous repoussez mes tentatives de séduction, parce que vous ne savez littéralement pas ce que c'est, vieillir. Rien à voir avec une addition d'ans et de poils du menton qui blanchissent. C'est bien plus grave, bien plus triste que cela. Vieillir n'est pas qu'une question de rides, de physique plus ou moins renâclant, de panse qui enfle et d'esprit qui ahane. Arrêtez de croire, en ricanant, que les vieux, ce que vous appelez ainsi, primo sont nés vieux, secundo ne comprennent rien à rien. L'avantage des gens plus âgés sur la jeunesse, c'est qu'ils ont été jeunes, quand les jeunes n'ont jamais été que jeunes, sans l'expérience de l'expérience, c'est-à-dire du temps long, imbéciles !

Alors faites à votre guise mais écoutez-moi. Vous n'êtes pas vieux parce que trois poils blancs vous viennent au menton (ça commence par là en général) ou parce que de plus jeunes ont oublié de vous tutoyer. Vous êtes vieux parce que vous venez d'un temps que les moins de... 20 ans, 30 ans... n'ont pas pu connaître. Genre : un temps sans portable, un temps sans Internet, sans même l'idée d'Internet.

J'ai des amis de mon âge qui ignorent Internet. Moi, je suis accro, depuis quinze ans. Chaque jour ou presque, je vais sur un certain site et je télécharge à tout va : presse, littérature, musique, film. J'accumule. Récemment, plusieurs Giono, tous les Bob Morane (romans et B.D.), bouquins sur les Celtes, le dernier P.J. Harvey ou les trois premiers disques de Véronique Sanson. Je n'ai pas le temps de tout lire (écouter, regarder). Jadis, en d'autres temps (en un temps qui n'est plus, qui ne peut plus être, parce que la technique l'a rendu obsolète), je méditais la veille et notais sur un bout de papier mes désidératas du lendemain ; et le lendemain je passais mon après-midi à la bibliothèque, où je feuilletais les livres autant que je zyeutais les donzelles d'un rayonnage à l'autre. Ou je décidais de me faire un bouquiniste, c'est-à-dire une heure à retourner les rayons en quête de l'huître perlière et deux de palabres avec le bouquiniste, à réécrire les livres et à tutoyer Joyce, Nietzsche ou Morand. Et au retour, sous le poids du savoir et des merveilles que je traînais sur mon dos, je m'arrêtais pour lamper une blanche de Hoegaarden fraîche et sa tranche de citron dans un bistrot où j'avais mes entrées et des amis, quelques amies aussi, parfois de jolies brunes intimidantes. Et c'est ainsi que je vivais, bon an, mal an, plutôt pauvre que riche, plutôt riche que pauvre. Et c'était un bon temps. Je me passais du Net, parce qu'Internet n'existait pas. Je ne faisais donc pas l'effort de m'arracher de Facebook pour me rendre à la bibliothèque. Je me déplaçais naturellement, et l'aventure se déployait, tel un paysage, tel un roman ; tandis que désormais... clic... clic... clic... Passions mornes cliquez...

Pas de leçons à donner, ni à recevoir ! J'ai connu un autre temps ; pas un temps forcément meilleur ou plus ceci ou moins cela — un autre temps. C'est en cela que j'ai des choses à vous dire, jeunesse ! Car vous l'ignorez, mais si Dieu vous prête vie, vous aussi vous serez un jour d'un autre temps, et vous n'aurez pas vu venir ce nouveau temps qui vous relèguera parmi les rebuts du temps jadis, et si ça tombe vous aurez à peine trente ans quand la sournoise vague du temps vous grisonnera d'un coup.

La jeunesse est à la fois exception et sottise ; exception, parce que brutale et éphémère dans la vie d'un homme ; sottise, parce que jeunesse croit tout savoir, elle qui précisément ne sait rien, et prétend dire ce qui doit être : art maladroit du fumiste, mise en avant de poitrail imberbe et rodomontades.

Soyons un peu sérieux. Je sais que cela ne sert à rien de vous mettre en garde. Un typhon menacerait, je vous le montrerais du doigt que vous hausseriez les épaules en vous vissant la tempe de l'index : « ce type déconne, à l'hospice le papy ! » Je le sais : j'ai été comme vous, car j'eus 15 ans, 20 ans, 25 ans, et je n'étais pas empaillé (les jeunes ont du mal à imaginer le vieux qu'ils ont devant eux jeune, se déhanchant sur Cheap Trick, Van Halen ou Deep Purple ou Trust ou Madness ; un vieux, pour eux, même jeune il était lent et portait du beige, faisait la morale comme le Schtroumpf à lunettes et lorgnait avec une concupiscence de comptable chauve une quelconque et vieillotte Mademoiselle Jeanne corsetée, tout en écoutant André Claveau au pire, au mieux Salvatore Adamo sur un antique et authentique Teppaz). Sans avoir rien vécu d'exceptionnel, j'ai assez vécu pour savoir que j'ai vécu et que le temps des nostalgies et des regrets (en amour surtout, quand on a été timide sans nécessité) arrive vite et bien trop tôt. Et c'est derrière ce temps perdu, enfui, que l'on court ensuite à reculons, comme un vieux pull que la couturière chercherait à détricoter pour retrouver l'excitation, la magie de ce moment où ce pull était encore possible, où il était à faire, où son image se dessinait dans une imagination volontiers fébrile, avec du rose sur les joues et des chaleurs aux tempes.

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vendredi 17 mars 2017

Cheveux longs, idées courtes, nostalgie lancinante !

Jean Georgakarakos, que vous ne connaissiez sans doute pas, est mort en janvier dernier. Cela m'avait échappé. Du reste, je ne suis pas dupe : je ne le connaissais pas, même de nom.

Mieux connu sous le nom de Jean Karakos, il était un producteur français de musique, l'un des créateurs du label BYG Records et celui, plus tard, du label Celluloid. Et ça, ça me parle. Sans doute était-ce à l'occasion de sa mort que la Sonuma (l'INA belge) a republié un reportage d'archives de la RTB de novembre 69. C'était un reportage sur le Festival d'Amougies, qui s'était déroulé du 24 au 28 octobre dans le patelin d'Amougies, dans le Hainault, à la frontière française. Le Festival d'Amougies, c'est le premier « Woodstock » européen, rien de moins. Je suis tombé sur cette archive en allant sur le site de la Sonuma, comme je le fais de temps en temps. Et comme toujours, un émerveillement rétrospectif, une nostalgie sans nom.

vendredi 17 avril 2015

Au printemps les mains pleines

Je dois sembler bien bizarre à certains. Je suis capable de demeurer le cul sur ma chaise six mois durant, devant mon écran d'ordinateur, et puis voilà soudain qu'une crise aiguë de bougeotte me dynamite et me propulse sur les chemins, où je me dis : « Putain, quand même, merde, c'est ça la vie et c'est bon ! »  — car je suis un adepte du soliloque, et je ne surveille pas toujours mon langage. Bizarre, insolite, singulier, inquiétant peut-être. 

Je vis beaucoup par procuration, c'est un fait. Ce n'est pas brillant, mais c'est un fait. Ce n'est pas que je vive sur des manques. Je m'enferme volontairement. Mon régime en hiver (au sens large du terme), lorsque je ne travaille pas à l'extérieur, c'est sommeil le jour et vie la nuit. J'écris, je lis, je rumine. L'actualité me fournit un foin bien gras, en abondance, si bien que je rumine sans désemparer. 

Ce serait d'un bucolisme à pleurer si tout allait plus ou moins mal, comme de toute éternité. Or, il semblerait que tout aille de plus en plus mal, et que le cartel de coquins qui nous dirigent, nous informent et nous divertissent, ait décidé sans nous en référer, de nuire absolument. Ça en devient vertigineux. J'ai ri de cela longtemps, comme au spectacle d'un pitre doué : c'est un spectacle, rien de plus. Ce n'est plus un spectacle au sens forain du terme. C'est la réalité. Nous sommes cernés. La planète délire sec. Les clowns sont aux manettes. Camés, les clowns.

vendredi 3 avril 2015

Papy insiste, Papy résiste !

Comme il ne peut pas pleuvoir chaque semaine des avions bourrés de figurines, comme l'Ukraine c'est loin et le Yémen plus encore, nos bons médias, toujours à l'affût d'un dérapage plus ou moins contrôlé, ont retrouvé l'os à ronger qu'ils préfèrent ― un vieil os tout moussu, comme le papy qui en est le légitime propriétaire : Jean-Marie Le Pen. Qui s'est à nouveau libéré d'un gaz dont se sont offusqués les sensibles naseaux républicains. Vilain récidiviste ! Pas beau ça, Papy !

Jean-Marie Le Pen, qui est à peu près le contraire d'un imbécile, et qui raffole des mots à double sens, a donc répété, puisqu'il le pense, que les chambres à gaz n'étaient qu'un détail de l'histoire de la dernière guerre mondiale. Quand on le cite, on s'arrête souvent, c'est curieux, après « détail ». Si j'écris que « les Noirs sentent bien ce qui les différencient culturellement des Blancs », vous coupez ma phrase après trois mots et vous avez débusqué un raciste. Ça tombe bien : c'est ce que vous cherchiez ! La citation tronquée, un vieux classique. Ce n'est pas Michel Onfray qui me contredira. 

L'affaire remet Landerneau en émoi, tout le monde a des vapeurs, y compris dans le camp (oups !) du Papy, ce qui est un peu une nouveauté. La fille, qui a repris les rênes du parti pour en dorer le blason bruni, a fait : « C'est pas vrai, mais c'est pas vrai !... » en mimant à peu près bien la consternation, en même temps qu'un fatalisme résigné. Quant à Gilbert Collard, député mariniste de stricte observance, il a cru bon devoir couiner sur Twitter comme quoi la Shoah « était l'abomination des abominations » et puis voilà !, ce qui lui valut en retour un cinglant : « Ferme donc ta gueule, espèce de collard ! » signé JMLP.

Bien plus qu'un fasciste, Jean-Marie Le Pen est un vieil anarchiste rigolard, un Français d'hier, amateur de bons mots, aimant la gaudriole. On le sait prompt à dégainer le calembour, surtout sur des thèmes qu'il sait sensibles. On rit ou on ne rit pas. Ça ne vaut pas un procès, même d'intention. Il me fait penser, plutôt qu'à mon superbe Obersturmführer en illustration, à un gamin facétieux qui lancerait une fois de plus le même pétard dans le poulailler, s'amusant du spectacle des pintades affolées. En effet, qu'est devenue notre société, sinon une assemblée de pintades explosant dans tous les sens au premier pétard ? 

Malgré ses 86 ans, Jean-Marie Le Pen n'est pas gâteux. S'il est un homme qui sait ce qu'il dit, c'est bien lui. Le dernier de cette race, d'ailleurs. Il sait bien aussi, évidemment, ce que les autres vont entendre et comprendre et commenter. Et ça le fait se marrer. C'est encore permis. C'est mal vu, mais c'est encore permis.

S'il n'est un imbécile, Gilbert Collard est un couillon. Quel besoin de rappeler que la Shoah a été une abomination ? Quelqu'un en doute, peut-être ? Croit-on que Jean-Marie Le Pen lui-même puisse en douter ? Ce n'est pas le sujet et le bon mot du papy n'en est d'ailleurs pas un. C'est une provocation, en même temps qu'une stricte vérité. On feint de croire que « détail » n'a que le sens familier de « chose insignifiante », alors que le sens premier du terme est celui d'un « élément dans un ensemble », ce qui n'induit pas que ce détail soit d'un intérêt mineur. Ce que Jean-Marie Le Pen nous dit par le biais de cette phrase volontairement ambiguë (puisqu'elle joue sur le double sens du mot « détail »), c'est que l'histoire de la dernière guerre ne peut être réduite à la Shoah, toute abominable qu'elle fût. La dernière guerre a été un ensemble d'événements tragiques, dont la Shoah. Un génocide planifié, ce n'est pas rien. Ce n'est pas tout non plus ― sinon Oradour c'est de la merde. Voilà ce que dit Papy Jean-Marie, rien de plus, quand même on lui prête des sous-entendus nauséabonds, quand même il sait qu'on lui en prêtera et qu'il ne fera rien pour qu'on lui prête autre chose. Le vieux loup de mer ne se soucie pas du conformisme intellectuel de rigueur, ce qu'on appelle le politiquement correct, le même qui fait dire aux ânes et répéter que l'islam est une religion d'amour, de tolérance et de paix, comme si quelqu'un en doutait une seule seconde !
 

jeudi 2 avril 2015

Âge tendre et gueule de bois

(Une réflexion de mon journal du jour...)

Ceux qui avaient vingt ans en 68 (ou dans ces années-là, je ne focalise pas sur la date) sont aujourd'hui à la retraite. Ce sont des vieux. On se moque d'eux comme de débris, on raille leurs mortes utopies. Ils dansaient le rush avec Antoine, rêvaient Woodstock ou Wight, les garçons portaient de longs cheveux et les filles des mini-jupes affriolantes. Tout ce monde était si jeune, si neuf ! En quelques années le monde était passé du noir et blanc à la couleur, littéralement. Les Beatles et même les Animals à leurs débuts portaient le costume et le cheveu court, dans le droit fil des années 50. On ne parlait pas encore des hippies. Ils étaient peut-être bien cons (mais nos jeunes ne le sont-ils pas non plus, et davantage ?), mais ils brûlaient de jeunesse et parfois brûlaient leur jeunesse. Ils étaient bêtes mais sympas. Les Charlots, ce n'était pas un moment très shakespearien de la culture, mais comparés à l'empaillé Brassens, ils faisaient rire, et sans arrière-pensée. Le monde découvrait la jeunesse et la jeunesse se découvrait, aussi au sens du dépoitraillement. Elle aspirait à demeurer jeune éternellement. Être jeune, mourir jeune plutôt que vieillir… J'ai sur cette génération un regard aussi moqueur parfois que toujours bienveillant, et mélancolique dans les recoins. Je regarde des pochettes de disques et cette jeunesse éclate partout, insolente, maquillée, court vêtue et clownesquement accoutrée. Je regarde des clips anciens, des scopitones, des extraits de films (sur Woodstock, par exemple). Partout cette jeunesse folle, enivrée, si vivante ! Or, tous ces gens aujourd'hui, pour ceux qui vivent encore, abordent la septantaine, et c'est abominable d'y penser (je précise bien : d'y penser, et non d'y songer ― c'est-à-dire de mesurer le temps, d'en éprouver le vertige, plutôt que de zapper l'intervalle et de constater en 2015, brutalement, ses ravages au sens physique du terme, sur les corps et les visages de ceux qui furent si jeunes, jadis). Prenez un quelconque chanteur de cette époque, un agité de la guitare ou du bassin, celui que vous avez en tête et dont vous fredonnez parfois les airs comme s'ils dataient de l'automne dernier, et cherchez sur Internet à voir à quoi il ressemble désormais, votre yé-yé… Si vous ne l'aviez pas revu depuis, vous avez maintenant une idée de ce qu'est un uppercut. Nous avons tous plus ou moins le souvenir amusé du temps où nos mères et grands-mères nous montraient d'elles-mêmes des photos, jeunes. Ces photos nous faisaient sourire parce que nous faisions malaisément le rapprochement entre la personne sur la photo et celle qui prétendait avoir été celle-là. Ça paraissait improbable, du fait qu'à notre puzzle mental manquait une pièce essentielle : celle d'avoir connu jeune la personne en question. Dans le cas du vieux chanteur septuagénaire dont je parle, nous nous souvenons de lui tout jeune encore et pétulant, et cela semble impossible qu'à partir de ça, il soit devenu cet autre ça ― pour ainsi dire une trahison.